L’église des jésuites à Anvers, une révélation.

La façade

Projet pour la façade du Il Gesù à Rome, Jacopo da Vignola, 1570, réalisé en moins élégant par Giacomo della Porta, vers 1575.
Sous-divisions de la façade

Dans la ligne de …

Quarante ans auparavant, vers 1575, Giacomo della Porta construit à Rome ‘Le Gesù’ l’église mère de l’Ordre qui servira de modèle à la majestueuse façade de celle d’Anvers. Une façade d’église de style renaissance ou baroque s’impose pleinement sans s’encombrer d’une tour. Ainsi la façade reflète le volume et la structure de la construction cachée derrière. La combinaison d’une haute nef avec des nefs latérales basses est indiquée par de grandes volutes. Typique aussi est le choix de l’ordre classique des colonnes.  En somme, l’hyper modernité de l’église d’Anvers n’est qu’une nouvelle version d’un modèle ancien. Le style baroque évolue également avec lenteur.

Les éléments

section (A) correspondant à un étage à l’intérieur du couronnement, ce fronton triangulaire n’est pas vraiment considéré comme une section. Dans cette église la base de la section inférieure, y compris trois marches, se situe en grande partie sous le niveau de la place actuelle.
travée (B) 1 et 7 : tourelles d’escalier | 2 et 6 : nef latérale | 3–4–5 : nef principale
corniche (D) toujours profilée ; ici interrompue, c‘est à dire partiellement saillante ou rentrée
volute (E) (Lat. volutum : enroulé) ornement enroulé en spirale
porches (F) un porche central ; de plus petits porches latéraux

Attention! Attention!
M’avez-vous remarquée?

La façade d’une église baroque est de première importance. Elle doit attirer l’attention du passant. Ici, l’effet créé est plus puissant et plus grandiose que celui des nombreuses façades baroques à Rome, car tous les moyens disponibles y sont utilisés comme les dimensions majestueuses, l’harmonie entre le mouvement vertical et horizontal, l’expression de la dynamique, l’alternance des matériaux et la décoration exubérante.

Les dimensions majestueuses

Celui qui a la curiosité d’aller jeter un coup d’œil derrière la façade en se plaçant soit au ‘Grote Goddaert’ soit à la ‘Minderbroedersrui’ perce assez rapidement le secret de cette politique de façade : la façade dépasse d’au moins 8m le faîte du toit. Cette façade d’un genre nouveau servant d’intermédiaire pour attirer l’attention du public dépasse largement la fonction constructive d’un toit.

Observez avec attention l’emplacement de la fenêtre de la nef principale qui se situe à l’intérieur du champ de la façade : au-dessus se trouve le buste de saint Ignace, et encore plus haut le fronton. Entré à l’intérieur de l’église, on se rend peut-être compte de l’énorme écran que forme cette façade. En effet, elle s’élève 8m plus haut que la grande fenêtre au-dessus de l’orgue, et la largeur entrevue à l’intérieur doit encore être augmentée des deux tourelles à escalier !

La façade s’inscrit dans un carré parfait : 32.20m sans la croix (photo W.S.)

L’harmonie entre le mouvement vertical et horizontal

Les dimensions sont merveilleusement identiques en hauteur (à l’exception de la croix) comme en largeur : 33,2m. Ainsi, la façade s’inscrit dans un carré parfait ! Plus bel équilibre est impensable, mais entre-temps quatre des sept marches ont disparu à cause du rehaussement de la place

Le mouvement vertical est principalement obtenu par l’élévation de la façade : partant de la pointe de la croix, située au milieu du bâtiment, le mouvement descend doucement le long des pentes du fronton pour accélérer sa glissade via les immenses volutes et achever sa descente abrupte le long des colonnes ioniques placées à l’extrémité des nefs latérales. À cette trajectoire verticale s’ajoute un élan vers le haut. Les deux tours d’escaliers, couronnées d’une tonnelle, reçoivent le mouvement vertical des volutes pour les surélever doucement et ensuite atterrir brutalement sur le rez-de-chaussée. Afin de surélever la façade un soubassement la souligne sur toute sa longueur, interrompu à chaque portail par un escalier de sept marches. Du point de vue esthétique, ce soubassement devait servir l’élégance verticale. Aujourd’hui il se cache en dessous du pavement de la place rehaussée, seul trois marches sont encore visibles.

  • Dans le champ de la façade, ce mouvement vertical est encore accentué à chaque étage, par la position identique des colonnes et des pilastres : les colonnes placées au milieu, les pilastres aux côtés et – à l’exception de la seconde section – des colonnes aux extrémités. Celles du milieu, placées les unes au-dessus des autres, renforcent l’effet vertical. Le positionnement identique des niches à statue de la troisième et cinquième section y contribue également.
  • Un élément plus subtil de verticalité est l’emploi de l’ordre classique des colonnes et des pilastres, dans :
    • la 1ère section : le style dorique, lourd d’aspect.
    • la 2ème section : la colonne ionique à volutes, plus élégante.
    • la 3ème section : encore plus décoratif, le style élaboré de la colonne corinthienne.
  • Enfin, des éléments décoratifs dorés accentuent la verticalité de l’ensemble. Des vases enflammés, des candélabres placés aux deux bouts des volutes flanquent la croix dorée du sommet, tandis qu’au-dessus de la tonnelle couronnant chaque tourelle à escalier trône une grande pomme de pin dorée.

La dimension horizontale est avant tout obtenue par une hauteur sensiblement égale des sections.

  • Une ligne horizontale entre les différentes sections est franchement soulignée par des corniches fortement profilées, sur la seconde et la troisième section elle est accentuée par une succession de socles, de caissons et de balustrades. Au rez-de-chaussée, le soubassement courre tout le long de la façade qui, à l’origine, a dû être plus élevé.
  • Une frise anime cette ligne :
    • Entre la 1ère et la 2ème section : des métopes et des triglyphes.
    • la 2ème et la 3ème section : une bande de motifs floraux stylisés.
    • la 3ème section et le fronton : une bande de cartouches à l’horizontale.

L’expression de la dynamique

Les énormes volutes, l’ordre classique des colonnes et des pilastres, la corniche brisée en dessous de la seconde moulure, coupée par son tympan arrondi, tout comme le retrait des tourelles à escalier couronnées d’une tonnelle, augmentent largement la dynamique de cet ensemble.

L’alternance des materiaux.

Une impression de chaleur se dégage de cette façade grâce au grès beige des pierres portantes et pour la plupart des sculptures ornementales. En opposition avec les façades monochromes baroques de Rome, nous obtenons ici une recherche de contraste par l’emploi de la pierre de taille bleue, employée pour les éléments constructifs longilignes comme les colonnes et les pilastres, les corniches, les architraves et les volutes, le soubassement et les escaliers.

La décoration exubérante.

.                                                 Anges                                                             Masques et visages

                                         cartouches et coquillages                                  guirlandes – cornes d’abondance
                                                                                                                                     corbeilles de fruits

L’hôtel de ville renaissance d’Anvers, - Domus Senatoria Urbis Antwerpiae, Joan Blaeu, 1649) (Wikipedia) – L’architecture renaissance est clairement structurée et l’horizontalité y domine. Dans l’architecture baroque c’est l’aspect décoratif qui l’emporte, avec son dynamisme et l’équilibre entre l’horizontal et le vertical.

Le langage architectural très profilé du baroque contribue fortement à la décoration :

  • colonnes et pilastres, balustres ainsi que cartouches
  • éléments explicitement décoratifs que sont coquilles, guirlandes, cornes d’abondances, corbeilles de fruits et masques
  • les statues de saints et d’anges donnent du relief
  • le tout est couronné gaiement par des objets dorés tels que les vases enflammés et les candélabres sur les volutes qui encadrent le crucifix posé au sommet de la nef principale, ou la grande pomme de pin sur la tonnelle des tourelles d’escalier. Les inscriptions apposées sur la façade sont dorées. Celle sur le blason noir au centre saute à l’œil.

Si vous comparez cette façade avec celle assez statique de l’Hôtel de Ville renaissance d’Anvers le style baroque se fait remarquer par : sa concentration sur la façade, sa dynamique soulignant une forte verticalité et sa décoration omniprésente.  Le rôle social des deux bâtiments est identique : attirer l’attention, faire impression, exprimer son prestige et son identité. La grandeur et l’exubérance de la décoration de l’église reflètent l’énorme confiance en soi de l’Église Catholique au temps de la Contre-réforme.

Attention! Attention!
Message d’utilité publique

La façade n’existe pas pour elle-même. Elle exprime un message d’un niveau plus élevé. Avant de pénétrer dans l’église, il est important de savoir : comment lire ce message ?

Dans une église – et dans l’Église – il s’agit de Jésus : Il – le Sauveur, le Messie, le Rédempteur – est symbolisé par la grande croix dorée posée au sommet. Que par amour, Jésus était prêt à se donner jusqu’à mourir sur la croix, est encore accentué dans quelques dessins de projets de Rubens par deux anges grandeur nature sur le fronton. Aux extrémités gauche et droite un ange porte un des instruments de la torture de Jésus : celui de droite les trois clous de Sa crucifixion, celui de gauche la lance qui a percé Son flanc, prouvant ainsi Sa mort. Un troisième ange aurait soutenu la croix placée au sommet. Mais tout ceci resta au stade de projet.

Ce Jésus est sculpté en haut-relief dans le fronton par Hans Mildert. Debout sur le genou droit de sa Mère, l’Enfant bénit le monde commençant par les passants qui se trouvent sur la place de l’église. La Madone, trônant, suit ce geste du regard. Leur dignité – Jésus et Marie ne sont pas un enfant et une maman du tout-venant – est soulignée par un baldaquin joliment ourlé. De chaque côté, un ange soutient un rideau drapé avec élégance. Au XVIIe siècle, on chuchotait que la Madone des jésuites pouvait regarder à l’intérieur de l’hôtel de ville, par-dessus les toits.

L’Évangile de Jésus est universel. Il passe de génération en génération par les médias spécifiques de chaque époque. Les premiers qui ont contribué à sa transmission sont les quatre Évangélistes. À l’origine, leurs statues grandeur nature placées chacune dans une niche, formaient un X par rapport au monogramme central du Christ.

À l’origine, Pierre, chef de file des Douze, et Paul, l’autre grand apôtre, chacun dans une niche, flanquaient le blason central portant le nom de Jésus. Ces deux apôtres sont généralement nommés d’un seul tenant, comme dans la rue avoisinante Saints-Pierre-et-Paul. L’Église Catholique Romaine est apostolique par excellence, comme cela est formulé dans le Credo, autrement dit son existence et son fonctionnement sont enracinées dans la mission confiée aux apôtres et dans la succession apostolique des papes. L’attachement ainsi que l’engagement apostolique des premiers compagnons de Jésus sont d’ailleurs le point de départ de la spiritualité d’Ignace, le fondateur de l’Ordre.

Les six statues grandeur nature de la façade avaient été arrachées sous l’Administration Révolutionnaire Française, les symboles en relief leur appartenant restèrent sur la façade. Cependant, les deux symboles des évangélistes du rez-de-chaussée étaient plus faciles à détruire. Les restaurateurs du XIXe siècle interprètent les têtes ailées endommagées du lion de Marc et du bœuf de Luc comme des têtes d’ange. Et parce qu’elles sont étrangères aux évangélistes Marc et Luc, les nouvelles statues des évangélistes sont placées à côté du médaillon central au 1er étage et donc les deux apôtres prennent place à côté du portail principal. Le résultat de cette confusion est encore évident aujourd’hui. Une gravure du XVIIe siècle, montre pourtant avec certitude les apôtres Pierre et Paul au 1er étage. Ils sont clairement identifiables à leurs attributs respectifs : les clés et l’épée, tout comme Marc et Luc au rez-de-chaussée le sont grâce à leur attitude d’écrivain. Les restaurateurs du XIXe siècle auraient certainement pu éviter leur erreur en examinant soigneusement la gravure qui était pourtant connue.

Les Évangélistes sont reconnaissables à leur attribut personnel posé au bas du socle. À l’exception de Marc, ils tiennent tous de quoi écrire en main. Actuellement ils sont placés comme suit :

  • en haut, à gauche, Jean jette les yeux au ciel en signe d’une encore plus grande inspiration céleste, avec l’aigle
  • en haut, à droite, Luc avec un taureau.
  • en dessous, à droite, Marc avec un lion, la main levée prenant l’attitude d’un orateur.
  • en dessous, à gauche, Matthieu avec un ange.

Il faut vraiment porter le regard très haut pour apercevoir le buste d’Ignace de Loyola, le fondateur de l’Ordre. En somme, les jésuites désiraient lui consacrer leur église – une primeur mondiale. Dans la vision de l’Église Catholique Romaine, une église est tout d’abord une maison de Dieu, c’est-à-dire un espace où l’on se réunit en communauté pour célébrer Dieu qui se révèle surtout à travers Son Fils Jésus. Une maison de prière est confiée à un saint protecteur, quelqu’un qui est considéré comme un modèle et un protecteur : cela sert à rendre l’aide de Dieu plus tangible. Seuls, les personnes officiellement sanctifiées par l’Église sont prises en considération pour être le saint patron d’une église. Une sanctification pareille se passe en plusieurs stades ; le premier étant la béatification. En 1621, lors de la bénédiction de l’église, la sanctification d’Ignace n’a pas encore eu lieu. Les jésuites doivent donc rechercher la protection d’un saint officiel. La Vierge Marie, qui occupe une place prépondérante dans la spiritualité d’Ignace, est un choix tout indiqué. C’est la raison pour laquelle elle trône avec l’Enfant sur le fronton de la façade et que le buste d’Ignace béatifié se trouve en dessous. La tête du fondateur est initialement sculptée en marbre blanc, sa toge en marbre noir. Il ne lui manque pourtant pas d’égard : deux gigantesques anges s’apprêtent à le couronner de lauriers, une coutume pour un triomphateur romain. L’année suivante, il est sanctifié et depuis lors l’église est connue sous l’appellation de l’église Saint-Ignace (ou Saint-Ignace tout court), du reste la première dans le monde entier. Comment aurait été la décoration de la façade si Ignace avait été sanctifié un peu plus tôt ? la Mère et l’Enfant auraient-ils trôné sur la façade ?

Le fait que la cartouche sous le buste d’Ignace porte un  » B  » de Béatus (bienheureux) n’a rien à voir avec son statut officiel à l’époque de  » bienheureux  » (Lat. beatus), qui peut être remplacé par le statut supérieur de  » saint  » (Lat. sanctus) un an plus tard lors de la canonisation. Tout comme d’autres ordres parlent de leur fondateur, les Jésuites parlaient entre eux de leur fondateur en tant que « notre bienheureux père (Ignace) » jusqu’au Concile Vatican II. ‘Bienheureux’ (Lat. beatus)  » au ciel avec Dieu « et donc « digne de vénération ». Mais parce que les jésuites s’adressent ici sur la façade de l’église au grand public,’ noster’ (notre) disparaît et ‘BP. IGNs’ (Beatus Pater IGNatius) reste.

Le blason de l’ordre des jésuites sur la façade (photo WS)

Peu importe, grâce à Ignace l’Ordre des jésuites existe et il place son blason en plein milieu de la façade et, astuce pour attirer encore d’avantage le regard, les lettres sont dorées sur un fond noir. À l’origine, il s’agit des trois premières lettres grecques du nom de Jésus (IHΣΟΣ). Par contre, selon la version latine la plus courante en Europe occidentale, les trois initiales de Jesus Hominum Salvator témoignent que Jésus est le Sauveur de tous les hommes. Que Jésus ait pu sauver l’humanité, vaincre le mal et la mort, en se donnant jusqu’à la mort sur la croix – et en ressuscitant, est illustré par la combinaison de son nom et par quelques instruments de Sa passion : la croix placée sur la traverse du ‘H’, et en dessous les trois clous pour Ses plaies : deux pour les poignets et un pour les pieds croisés. Par cet emblème, l’Ordre des jésuites, autrement dit, la Société de Jésus ou encore la Societas Jesu fait preuve de sa spécificité et de sa fidèle appartenance à Jésus. Grâce à ce signe, on peut facilement reconnaître, non sans une certaine fierté d’ailleurs, les églises baroques construites par les jésuites à travers le monde entier. À Anvers, Pierre Paul Rubens, le grand artiste du moment est sollicité pour exécuter ce projet. Comme nul autre n’aurait pu le faire, il parvient à mettre ce signe en exergue avec des angelots portant le blason dans un élan de fierté et de triomphe.

schema des métopes (avec le nord à gauche)

Sur les écoinçons du portail central, deux anges sonnent de la trompette et annoncent : c’est ici que cela se passe, ici il y a quelque chose à fêter. Ils vous invitent et vous mettent dans la (bonne) ambiance pour entrer avec joie dans cette Maison de Dieu et y rencontrer son Fils Jésus. Cette rencontre s’établit surtout pendant la célébration de l’Eucharistie. Les objets liturgiques y réfèrent dans les métopes, tout le long de la frise entre la première et la seconde section.

  • Les principaux objets que Jésus a lui-même employés à la dernière Cène sont placés au- dessus du portail : le calice (1) (2), la coupe pour le vin, et la patène (2), le plat pour le pain.

Les autres objets sacerdotaux de la Sainte Messe sont :

  • Les burettes (3), employées pour verser le vin et l’eau dans le calice. Le vin n’est pas bu tel quel : y ajouter de l’eau est un geste habituel dans les pays chauds. Ce fait banal de la vie quotidienne deviendra le symbole de l’union du divin et de l’humain dans une seule et même personne : Jésus. Cela peut également faire référence à Sa souffrance pendant son agonie au Mont des Oliviers lorsque “sa sueur devint comme des gouttes de sang” qui coulaient à terre (Luc 22,44). Et, après sa mort sur la croix, n’en coule-t-il pas encore du sang et de l’eau lorsqu’un des soldats lui perça le côté (Jean. 19,34) ?
  • Un encensoir (7) et un thuriféraire (20). L’église catholique aime se référer aux éléments de la nature. L’évocation des symboles datant de la plus haute antiquité reste intelligible, même si l’emploi en est minimum. Le feu fait en sorte que les arômes de la sève solidifiée des arbres s’élèvent dans des effluves sacraux. Cet acte pénétrant a pour but de rendre sensoriellement tangible la transcendance de Dieu.
  • (8) un bénitier (portatif) et un aspersoir. Un chrétien entrant dans une église se signe d’une croix avec de l’eau bénite, et au début de certaines eucharisties solennelles le prêtre peut aussi asperger les fidèles à l’aide d’un goupillon. Ce geste fait référence au sacrement du baptême où l’eau l’a sanctifié et l’a appelé à vivre en enfant de Dieu.
  • (11) une lampe du sanctuaire. Pour attirer l’attention du croyant sur la présence perpétuelle de Dieu, une petite lampe à huile dans un verre rouge, brûle jour et nuit devant le tabernacle qui garde le pain consacré.
  • Des objets de dévotion sont les chandeliers (5), les bougies (5) (9) et les petits vases à fleurs (6) (16)
  • Et – n’oublions pas – les textes liturgiques dans le missel (15).

La célébration de l’Eucharistie est une fête pour les fidèles. Les instruments de musique posés tout le long de la frise, le démontrent. Toutes sortes d’instruments à vent (13) (17) et à cordes (10) (17) y sont représentées, ainsi qu’un positif (orgue) (12).

Remarquez qu’une moitié de la façade est quasi en miroir avec la seconde, à part quelques métopes en plus au nord. (n°s. 18-21)

L’histoire à livre ouvert

Si vous ne connaissez pas l’histoire de cette église vous pouvez la lire en regardant sa façade qui raconte en grandes lignes les heurts et malheurs de l’église à coup de dates dorées, soit en chiffres, soit de façon intello-ludique en chronogrammes [Grec : temps-lettre]. Ces derniers, en vogue à l’époque baroque, sont difficilement déchiffrables pour le tout-venant. Toutes les lettres, représentant un chiffre romain, sont écrites en majuscules :

M 1000 · D 500 · C 100 · L 50 · X 10 · V 5 · I 1

La somme forme l’année. Dans l’alphabet romain la lettre U s’écrit souvent comme un V.

Déchiffrons ensemble l’histoire de ce monument

  • Dans le couronnement du portail principal, le texte (1) mentionne la consécration de l’église, par l’évêque Johannes Malderus, le 12 septembre 1621. Après correction, le texte correct est :
ChrIsto Deo, VIrgInI DeIparæ,
b. IgnatIo LoIoLae
soCIetatIs aVthorI SenatUs
popULUsqUe antVerpIensIs
pUbLICo et prIVato aere
ponere VoLVIt
Pour la gloire du Christ, de la Sainte Vierge,
du bienheureux Ignace de Loyola,
fondateur de la Société,
l’administration de la ville
et le peuple d’Anvers
ont voulu construire (ceci).

Si on compte bien, on arrive cependant dans l’état actuel de cette inscription au nombre 1622, erreur due à un restaurateur distrait. Le premier I de aVihorI doit en effet être un t : “aUthorI” (soit la forme bâtarde mais courante de auctor : fondateur, pensez à ‘auteur’).

Tant en latin : MDCXXI (2) qu’en chiffres arabes (3), 1621 est répété au-dessus des fenêtres latérales situées au second étage.

  • Non datées sur la façade flambant neuve sont les solennités de 1622 à l’occasion de la sanctification d’Ignace, fondateur de l’Ordre ainsi que celle du grand missionnaire François Xavier. Ce fut un spectacle incroyable de messes d’actions de grâce, rehaussées de musique, de processions et de représentations théâtrales. Durant quatre heures, un cortège exubérant, auquel participent des corporations et des guildes, ainsi que des élèves du collège, richement costumés, précède le char de Xavier. Dans les rues avoisinantes, des théâtres populaires participent à l’ambiance festive. Les cloches sonnent à toute volée et les salves des canons rajoutent à l’émotion. À la tombée de la nuit, il y a un superbe feu d’artifice, les façades sont éclairées aux bougies et un spectacle de lumière où des transparents peints sont montrés alternativement à partir des deux escaliers. Du fondu-enchaîné avant la lettre.
  • La décoration luxueuse de l’église, l’illumination de tous les clochers de la ville et des tours des résidences des jésuites, tout doit contribuer à la plus grande gloire de Dieu et ses saints jésuites. Mais, organiser des fêtes (et) construire coûte de cher. En 1625 les dettes dépassent largement un demi-million de florins (1 florin = le salaire quotidien d’un maître-maçon). Malgré la conjoncture favorable pendant la Trêve de Douze Ans (1609-‘21) les donateurs se font rares, le résultat des quêtes reste maigre et les subsides du gouvernement se font attendre. Malgré l’ordre de modération du Père Général, c’est sans sourciller que le père Jacobus Tirinus, maître d’œuvre, continue ses travaux : il ajoute les deux chapelles latérales (1621-‘25) et entame les travaux d’agrandissement de la maison professe. Il sera dès lors remplacé par Jean de Tollenaere. Grâce à une suspension temporaire des statuts de la maison professe – soigneusement cachée au public – les jésuites réussissent à apurer leur énorme dette en trois ans.
  • Toutefois l’adversité frappe les jésuites d’Anvers. Le 18 juillet 1718, les annales de l’église sont marquées d’une page noire. La foudre détruit toute la nef centrale. Un grand nombre de chefs-d’œuvre dont 39 tableaux de Rubens disparaissent dans les flammes. Dans recueil de plusieurs centaines de vers Godefridus Boevaert, ancien élève des jésuites, ne tarit pas à relater ce malheureux incendie.

O ! Juillet, triste mémoire ! Ton dix-huitième jour,
Pour l’œil, l’ouïe et le cœur, ce fut un coup amer !

  • Après à peine 1 an, 3 mois et 19 jours de fermeture, l’église est à nouveau consacrée le 6 novembre 1719, comme l’annonce fièrement le même auteur dans son nouveau recueil de poèmes, paraphrasant Apocalypse 21 : 4-5.

Ensuite Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux,
Et il n’y aura plus de mort, ni de plaintes amères,
Ni tristesse, ni cris, ni lamentations, ni pleurs,
les premières choses une fois de plus sont passées.
Et celui* qui était assis sur le trône, m’a parlé :
‘Vois, Je refais à neuf de ce qui était brisé.’

On cherche à signifier cette bonne nouvelle de la résurrection de manière imagée sur le tympan du portail principal (4) : le nom de Marie s’élève d’un tombeau. Tout comme elle fut sortie du sommeil pour s’éveiller à la vie (éternelle), de même – le chronogramme nous l’enseigne – cette église, dédiée à Marie, sort de ses cendres : “MarIae DICata eX CInere restItUor” (1719).  C’est un exemple d’une association symbolique de la pensée jésuitique employée dans leur pédagogie. Ce même “anno” “1719”, au-dessus des deux portes latérales (5) se déchiffre à force de persévérance. En effet, cette calligraphie baroque est fantasque et de plus, ici, elle est écrite en miroir. Après encore deux ans de restauration intérieure sous la conduite de Jan Pieter I van Baurscheit, l’église renaît complètement de ses centres, même si c’est sous une forme plus sobre.

  • 1773, la date de la suppression de l’Ordre des jésuites n’est pas reprise sur la façade – personne n’aime afficher son malheur au grand jour. Le puissant Ordre devient indésirable à un nombre croissant de grandes nations catholiques. Leur dogmatisme (en opposition aux idées du siècle des Lumières), leur énorme influence ainsi que leur opposition sociale en Amérique du sud (cf. le film The Mission), sont mises en cause. Le Portugal, la France, l’Espagne les expulsent. Soumis à grande pression politique le pape Clément XIV décide finalement la – quasi incompréhensible – suppression de l’Ordre le 21 juillet 1773. À ce moment la Société de Jésus compte 39 provinces avec 23.000 membres. En vue d’enrichir les caisses de l’état, Marie-Thérèse d’Autriche s’empresse, d’exécuter cette décision papale : les biens des jésuites sont confisqués et une grosse partie est mise en vente.

Pendant la période autrichienne, le Collège Royal et l’Académie Militaire occupent les bâtiments des collèges, de 1794 à 1927 ce sera un hôpital militaire. Les trois résidences de campagne sont vendues à des particuliers. Si les collèges restent en bon état, il n’en va pas de même pour la majestueuse maison professe qui avec la maison de Sodalité tombe dans le domaine privé. Tous les matériaux récupérables sont vendus, seules les façades de la place de l’église sont épargnées. La partie ouest du bâtiment de la Sodalité devient tour à tour une salle de réunion d’un club de révolutionnaires jacobins : la Société des Droits de l’Homme, en salle de concert et de théâtre, en salle des fêtes bien connue des mondains, en bazar. En 1866, le Syndicat Général des Ouvriers y organise une réunion en faveur du droit de vote universel ! Finalement, cet immeuble est acheté en 1879 pour y abriter la bibliothèque de la ville. C’est un triomphe pour les anticléricaux : “c’est aujourd’hui la chapelle silencieuse du Livre, propice à l’étude et aux méditations”. La nouvelle entrée principale reçoit une porte baroque de l’ancienne chapelle de l’hôtel de ville. En 1883, Hendrik Conscience reçoit de son vivant une statue du conseil municipal en 1883 sur la place qui porte son nom.

Les biens mobiliers sont catalogués et mis en dépôts. Même ceux des sodalités sont confisqués, malgré leur protestation légitime puisqu’elles jouissent d’un statut indépendant de l’Ordre. Ce sera un énorme bradage d’ornements et de linges sacerdotaux, d’argenterie, d’autels, de 500 (!) tableaux, de mobilier, d’ustensiles de cuisine. Les manuscrits et un certain nombre de livres iront à la (future) Bibliothèque Royale, les livres scolaires aux nouvelles écoles de l’État. Le gouvernement souhaite pourtant la continuation de l’Acta Sanctorum, l’œuvre des Bollandistes. Pour se faire quelques ex-jésuites disposent de 8 000 tomes et de 453 manuscrits provenant de leurs prédécesseurs. Depuis le XIXe siècle, dans la résidence du Collège St-Michel à Bruxelles, au sein de la plus ancienne institution scientifique du pays, les Bollandistes travaillent à l’exécution de ce projet important.

  • Que faire de l’église ? Le projet d’en faire l’église paroissiale de Notre-Dame-Nord n’aboutit pas. Entre-temps, Jacobus Wellens, évêque d’Anvers, a vent d’une initiative à Milan d’enseignement populaire fondé jadis par l’archevêque, Charles Borromée (†1584). Ainsi crée-t-il à Anvers la Fondation pour l’enseignement religieux des personnes âgées. En récompense de leur présence à une leçon, les pauvres reçoivent un pain ou quelques sous : joindre l’éducation à l’alimentation. Cette œuvre est placée sous le patronat de saint Charles Borromée et en 1779, son siège se situe dans l’ancienne église des jésuites.
  • Devenue le siège de catéchèse pour adultes, l’église même reçoit Charles Borromée comme nouveau saint patron (fêté le 4 novembre).

L’évêque d’Anvers demande au gouvernement la restitution de quelques tableaux pour l’église rendue au culte… Il n’obtient que quelques œuvres insignifiantes.

  • Sous le régime autrichien, l’église servira encore un petit laps temps d’hôpital, sous celui des révolutionnaires français, elle sera tout à tour :
    • 1794 : un entrepôt pour les biens religieux confisqués
    • 1797 : Le Temple de la Loi pour célébrer les mariages civils ainsi que les célébrations à La Déesse de la Raison. D’où leur vient l’idée aux les Révolutionnaires Français de mettre en place une religion de la Raison divine ? Ils croient en Dieu comme un Être Suprême. Mais ne voient en Lui que l’Intelligence ingénieuse par qui a tout été créé. L’Amour de Dieu ‘le Père’ qui anime les chrétiens est pour eux de vraies sornettes. Les philosophes français comparent Dieu à un Grand Horloger qui, une fois sa création terminée, s’en désintéresse complètement, au point de ne plus entretenir de contact avec son client. Par conséquent construire une relation avec Dieu par la prière est pour eux un non-sens et une perte de temps. Les ordres contemplatifs et les églises qui accueillent des croyants sont donc inutiles à leurs yeux. Ils se contentent de cérémonies brèves en hommage à l’Intelligence Divine.
    • 1800: Tribunal criminel
  • En 1801 l’évêché d’Anvers est aboli et en grande parti ajoutée à l’archevêché de Malines. Grâce au Concordat de 1802 conclu entre le Saint Siège et Napoléon, l’église peut à nouveau s’ouvrir au culte catholique. Pendant un certain laps de temps, elle fait office d’église principale tant que l’église Notre-Dame reste inutilisable. La catéchèse destinée aux adultes est à nouveau enseignée. Un an plus tard, le 6 juin 1803, l’église est toujours désignée sous le nom de Saint-Charles Borromée avec le statut d’une église paroissiale indépendante. Willem Van Bomberghen en sera le premier curé. L’inscription latine à la base de la seconde section (côté nord) (6) en fait foi
SanCte CaroLe BorroMaee
tIbI
fIDeLes
Saint Charles Borromée
à vous [dedient]
les fidèles [cette église]
  • En 1815, l’église redevient un hôpital militaire qui reçoit les soldats anglais, blessés à la bataille de Waterloo. Pendant deux mois, les offices sont célébrés dans la grande sacristie.
  • Pendant la domination hollandaise (1815-1830) le très calviniste roi Guillaume veut remettre l’église aux protestants chrétiens. En 1817, les fidèles paroissiens catholiques organisent une quête de grande envergure qui permet à la Fabrique d’Église de racheter l’église à l’État pour un montant de 14.000 florins. Il resta une somme quasi équivalente pour entamer la restauration de la façade, du toit et de la tour. De ce fait, exceptionnel, la Fabrique d’Église est toujours propriétaire du bâtiment.
  • Immédiatement après l’indépendance de la Belgique en 1830 le marguillier J. Baesten donne ostensiblement sa démission contestant les opinions ouvertement Orangistes du curé Antonius Van den Broeck.
  • En 1860, un particulier offre à la paroisse une partie de l’ancienne maison professe. Elle devient l’actuel presbytère.
  • La restauration débute en 1849 sous la direction de F. Berckmans et elle se termine en 1865, date indiquée à la base de la seconde section (côté sud) (7) :
sanCtI CaroLI
prIstInUs DeCor
reDDItUs
[en honneur] de Saint Charles
l’ancien lustre
est restitué
  • Depuis 1939 l’église est classée Monument Protégé, ce qui soulage grandement le travail de la Fabrique d’Église.
  • Dans les années 1960 la façade est délabrée au point que des clôtures sont installées pour parer à la chute de pierres. Les dernières restaurations à la façade sont exécutées par l’architecte Joseph-Louis Stynen en 1978–1980.
  • En 2009 l’église échappe à un incendie tragique qui menaçait d’être provoqué par le surchauffement de spots et le feu couvant dans l’isolation du sol des galeries. Une restauration de l’intérieur s’impose une fois de plus.